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Père Jean Messingué  : « Les dirigeants des communautés nouvelles et les prêtres doivent travailler ensemble pour le bien de l’Église »

Père Jean Messingué

Le père Jean Messingué est directeur du département de recherche de l’Institut théologique de la Compagnie de Jésus (ITCJ) et spécialiste en psychologie clinique.

Pour ses travaux de recherche, il a mené une série d’études sur la pratique de l’écoute au sein des communautés nouvelles ivoiriennes.
Il organise, les 23 et 24 février, en collaboration avec la coordination nationale des communautés nouvelles ivoiriennes, un séminaire sur « l’identité et la mission des communautés nouvelles d’Afrique ».

À la veille de cet événement, il aborde, avec La Croix Africa, différentes questions liées à ce thème.

La Croix Africa : On note un grand engouement des chrétiens africains pour les communautés nouvelles. Comment analysez-vous ce phénomène ?

Père Jean Messingué : Ce qu’on peut dire, de prime abord, c’est que les communautés nouvelles ont un sens pour beaucoup de chrétiens africains. De nombreuses personnes accouraient vers Jésus parce qu’elles trouvaient en lui quelque chose d’unique. Je pense qu’à travers les communautés nouvelles, certains chrétiens trouvent un sens à leur vie.

Ces dernières semaines, dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest des communautés nouvelles ont été suspendues pour des dérives (au Burkina Faso, au Bénin et dernièrement en Côte d’Ivoire). Qu’en pensez-vous ?

Père Jean Messingué : À travers ces incidents impliquant les communautés nouvelles, je crois que c’est un signe que Dieu montre à l’Église d’Afrique. Je considère même ces incidents comme une bonne nouvelle parce qu’ils peuvent enfin interpeller l’Église sur sa responsabilité quant à l’accompagnement de ces communautés. Elles sont certes une chance, un don de l’Esprit pour l’Église mais quand un don n’est pas bien utilisé, il peut devenir un poison. C’est donc une invitation aux autorités de l’Église de penser sérieusement l’accompagnement pastoral de ces communautés.

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Les suspensions et sanctions disciplinaires sont-elles la meilleure manière d’aider les communautés nouvelles ?

Père Jean Messingué : Il est vrai que jusque-là, à travers mes études et analyses, les différentes déclarations de l’Église sur ces groupes de prière sont purement disciplinaires. Cela est bien, mais insuffisant. Il faudrait une conversion pastorale si l’on veut aider ces communautés à mûrir, à répondre fidèlement à leur mission et à être de grands instruments pour la nouvelle évangélisation.

Deuxièmement, tous ceux qui se prononcent sur les communautés nouvelles parlent de manque de formation mais qu’entend-on par formation ? Beaucoup de bergers et modérateurs ont des diplômes en théologie, même ceux qui sont décriés. Ce n’est donc pas forcément une formation générique qu’il faut.

Je crois qu’il faudrait une étude globale, systématique des communautés nouvelles, voir quelle sont leur originalité et leurs défis. Il faudrait aussi construire un programme d’ensemble avec des référentiels pour la formation. Car, au fond, ces communautés sont uniques, elles ont des spécificités en matière de spiritualité, de théologie, en termes de vision et mission. Il faut trouver un programme qui réponde à ces spécificités en harmonie avec l’enseignement de l’Église.

Vous vous intéressez notamment à l’accompagnement spirituel dans les communautés nouvelles. Comment se caractérise-t-il ?

Père Jean Messingué : Dans les communautés, on ne parle pas d’accompagnement spirituel mais plutôt d’écoute. Le mot « écoute », chez elles, englobe les volets spirituel et psychologique. Les questions abordées sont parfois existentielles, relationnelles. C’est donc un type d’accompagnement que je qualifierais de multidimensionnel.

Leur approche est par ailleurs, africaine et chrétienne. Car on peut voir la logique africaine dans la prise en charge des personnes. Il y a même un parallélisme entre leur processus de guérison et certains processus thérapeutiques traditionnels africains. Mais l’approche est aussi chrétienne : le langage est chrétien, c’est Jésus et la Bible qui sont invoqués. L’écoute ne se réduit pas aux seules rencontres individuelles, celles de groupes y participent aussi. Les communautés nouvelles sont finalement des communautés thérapeutiques et dans ce cadre, les bergers et modérateurs sont des guides spirituels mais également des aides-soignants, infirmiers de la relation d’aide ou sentimentale.

L’accompagnement spirituel, notamment chez les personnes fragilisées, peut provoquer une grande dépendance de l’accompagné envers son accompagnateur et être propice aux abus. Est-ce que l’on rencontre souvent ces situations dans les communautés nouvelles ?

Père Jean Messingué : Le risque de créer des relations de dépendance est intrinsèque à tout accompagnement. Il n’est pas le propre des communautés nouvelles. Mais dans celles-ci, l’usage excessif des paroles de connaissance peut créer un lien de dépendance et maintenir la personne accompagnée dans une spiritualité infantile.

Il est important que l’accompagnateur ne se positionne pas comme un gourou mais celui qui aide l’autre sur son chemin de liberté et de croissance spirituelle. Certaines paroles de connaissance peuvent involontairement abuser de la confiance des accompagnées. Le non-respect du principe de confidentialité et le fait de révéler la vie privée de l’autre en public peuvent être considérés comme des actes d’abus.

L’usage de l’autorité spirituelle comporte des germes d’abus. Cependant, je pense cela relève plus de l’ignorance que d’un acte délibéré. D’où l’importance d’une formation sur les principes éthiques de l’accompagnement. C’est la formation professionnelle au ministère d’écoute qui permettra de réduire les risques de créer des relations de dépendance et d’abus.

Ces dernières semaines, sur les réseaux sociaux, il y a eu de forts désaccords entre prêtres et dirigeants ou membres de communautés nouvelles, notamment en Côte d’Ivoire. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Père Jean Messingué : Il faut intégrer les communautés nouvelles et accepter qu’elles font partie de l’Église catholique. Les dirigeants des communautés nouvelles et les prêtres doivent travailler ensemble pour le bien de l’Église. En ce moment, on se rend compte qu’il y a une tension, les conversations sont polarisées. On se jette la pierre. Ce n’est pas un beau témoignage et cela ne va pas nous aider.

Je peux comprendre la colère des prêtres qui pensent que l’on est en train de pervertir l’Église. Mais je peux aussi comprendre celles des communautés nouvelles qui disent que l’on profite de quelques erreurs pour leur empêcher d’exercer leur mission. Elles estiment que certains prêtres n’ont jamais accepté que des laïcs assument leur mission dans l’Église et que celle-ci n’appartient pas seulement aux prêtres. En fin de compte, on ne s’écoute pas. Je pense qu’il faut créer un cadre de dialogue.

Recueilli par Lucie Sarr

Source de l'article: LaCroix Africa