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Docteur Marcel Uwineza, S. J., PhD décida de ne pas tourner le dos à Nyamata

Par Yannick Essengue SJ, Boston College

Comment faire de la théologie à partir d’une histoire tragique, et de ce fait arriver à une réelle et authentique réconciliation des mémoires et du souvenir ? Telle est en substance le contenu de la thèse de doctorat de Marcel Uwineza, S. J. de la Région du Rwanda-Burundi, désormais Docteur Marcel Uwineza, S. J. En effet, depuis le mercredi 18 mars 2020, la Compagnie de Jésus et l’Église sont enrichies d’une importante contribution à la douloureuse question de la réconciliation dans un contexte post-crise.

Il faut dire que Dr. Uwineza arrive par la défense de sa thèse de doctorat à braver plusieurs défis, en commençant par celui du COVID-19, car malgré les mesures de confinement et d’observation de la distance sociale, il a pu défendre sa thèse en ligne, donnant ainsi la possibilité à plusieurs de pouvoir y participer de par le monde entier. Une vraie victoire de la science.

L’autre victoire est celle de l’audace de penser un lieu douloureux, car le Rwanda est encore bien loin d’avoir pansé les blessures du génocide perpétré contre les Tutsis et ses conséquences, et continue de travailler à une réelle réconciliation de tous ses fils et de toutes ses filles. Tels sont aussi les enjeux qui ont conduit Marcel lors du discours qu’il a prononcé devant l’Assemblée des Nations Unies à New York le 12 avril 2019, marquant la commémoration des 25 ans du génocide. C’est tout aussi la motivation qui l’a poussé à organiser à Kigali du 20 au 22 juin 2019, un grand colloque international sur les défis et les espérances d’une réinvention théologique en contexte post génocide au Rwanda.

Dr Marcel at UN

La théologie au Rwanda doit partir de l’impérative de la vérité, qui doit continuer à visiter toutes les « régions » de l’histoire du Rwanda. Ces régions doivent aussi engager les blessures qui ne sont pas encore découvertes. Le Dr Uwineza affirme fermement que l'histoire tragique du Rwanda reste un défi à l'éthique et que la tâche de réconcilier les mémoires est enracinée dans l'idée que nous avons une humanité partagée et honorée par Dieu. Il s’entretient avec Thomas d'Aquin, Karl Rahner, et Emmanuel Katongole comme principaux interlocuteurs de sa thèse. Le nouveau docteur accentue : "à moins qu'il ne soit admis que l'appartenance à une communauté ‘ethnique’ constitue une peine méritant la peine capitale, rien ne justifie l'extermination de tant d'êtres humains qui sont victimes simplement parce qu'ils sont ce qu'ils étaient".

Le besoin d'une théologie rénovée au Rwanda est vital. Et une telle théologie doit se libérer de la captivité dans une église qui, presque depuis ses débuts rwandais, a été façonnée par des sensibilités bourgeoises et de classe et est marquée par un souci de respectabilité, de réussite matérielle, d'orthodoxie, d'une compréhension faible ou facile du Dieu de Jésus-Christ et un engagement non-enraciné à son Évangile.

Avec pour titre “Reconciling Memories: A Theology from a Place of Wounds” et pour sous-titre “No Authentic Theology with my Back Turned to Nyamata”, la these de Doctorat du Dr. Uwineza est une réflexion en théologie systématique et se divise en cinq grandes parties. Partant de l'histoire tragique du Rwanda qui a conduit au génocide en 1994, Dr. Uwineza se propose de faire une évaluation théologique du « travail de la mémoire » en tant qu’impératif épistémique, affectif et contextuel. L’Église au Rwanda a besoin d’après lui, d’une nécessaire autocritique dans son histoire et dans sa pratique (ce qu’il appelle « impératif de vérité »), surtout si elle veut contribuer de manière significative à la réconciliation des mémoires.

Analyser le souvenir ou mieux les souvenirs pour parvenir à la réconciliation des mémoires et ainsi imaginer à nouveaux frais le poids du salut, dans un contexte où le génocide et les conséquences de la guerre vivent en tous, tel est le but ultime de cette thèse. Aucune théologie authentique n’est possible dans le déni de la violence de l’histoire. Marcel prend son inspiration du théologien allemand Johann Baptist Metz qui disait après le génocide des Juifs, “En contemplant Auschwitz, il est clair qu’une séparation adéquate entre la théologie systématique et la théologie historique, entre la vérité et l’histoire, n’est pas possible.” Cette conviction approfondit le projet de Dr. Uwineza, qui dit avec force qu’il ne saurait faire une théologie « le dos tourné à Nyamata », cette église située dans le site commémoratif du génocide, à l'intérieur et autour de laquelle plus de 20 000 Tutsis ont été tués. Si donc la théologie doit aider l'Église dans son souci de réconciliation des Rwandais, elle doit se repenser dans le contexte actuel et tenir compte de tous les corps rwandais brisés et cicatrisés, une ré-imagination de l'humanité elle-même, de l'Église et la société à la lumière de la passion, de la mort et de la résurrection de Jésus-Christ, car toutes les blessures du corps du Christ doivent être un défi particulier pour le peuple rwandais.

La soutenance de thèse s'est déroulée en trois étapes principales pendant environ deux heures : la présentation du doctorant, ses travaux antérieurs, et celui de sa thèse, suivis des interventions des encadrants, et enfin des questions et réponses\débat avec le public en ligne.

Dans sa défense de thèse chapitre après chapitre, Marcel soutien que malgré les tragédies passées, le Rwanda est un miroir au monde et son salut ne se trouvera que dans un devoir de mémoire. Tel était le contenu de la courte vidéo diffusée durant cette phase, soulevant d’importantes questions sur l’importance de la mémoire et de la nécessité de sa purification. Le « travail de mémoire » qu’il propose donc, est une invitation à se battre avec acharnement contre la complexité des blessures du Rwanda. Le plus important dirions-nous, n’est pas ce qui nous a été fait, mais ce que nous faisons de ce qui nous a été fait.

Ce message d’espérance s’enracine donc dans la vérité. Centrée sur l'histoire, sur la mémoire, sur la doctrine et sur la théologie, la thèse de Marcel pose d’importantes questions qui sont aussi des défis : Quels processus aboutissent à l’annihilation des autres ? Comment garder et approfondir la foi en Dieu en contexte post-génocide ? Comment faire une place aux voisins dans le Rwanda post-génocide ? Selon Marcel, une des contributions originales de ce projet est sa formulation analogique de la réconciliation des mémoires comme phénomène d'osmose et de transformation. Un objectif à long terme est la création d’un institut théologique rigoureux qui mènera des recherches et des analyses interdisciplinaires soutenues et sérieuses afin de re-imaginer la théologie et l’humanité dans le Rwanda post-génocide et servant aussi comme « think tank » pour la région troublée des Grands-Lacs.

Suite à la présentation, la parole a été donnée d’abord au Pr. Jay Carney, en tant que premier examinateur, pour ses observations et questions. Le Pr. Richard Lennan comme second examinateur a par la suite pris la parole pour le même exercice, avant de laisser la parole au Pr Shawn Copeland, directrice de thèse pour le même exercice, avant de passer la parole au public en ligne pour observations, remarques et questions. C’est au terme de cette étape que le jury après un temps de consultation, s’est félicité de proclamer Marcel Uwineza, S.J., Docteur en théologie systématique, sous une salve d’applaudissements en ligne.

March 18 2020 Doctoral Defense4

Pr Shawn Copeland (à gauche). Pere Marcel (à droite)

En souhaitant une fructueuse mission au Dr. Uwineza Marcel, et en lui adressant de nouveaux nos félicitations, nous prions aussi pour lui, afin que le Seigneur poursuive et aide à la concrétisation d’un des vœux chers à cette recherche, celui de voir un jour la création d'un institut théologique qui mènera des recherches et des analyses sérieuses et soutenues afin de ré-imaginer la théologie dans l'après génocide rwandais.

Avec Marcel notre Compagnon, ne tournons pas le dos à Nyamata !

Boston College Fr Marcel